Grèves: explications de la spécificité franco-française

Publié sur Le Cerrle/les Echos, par Jean Luc Baslé, Oct. 25, 2010.

Les grèves à répétition tiennent à une collusion spécifiquement française entre le pouvoir politique et les groupes d’intérêt. Elles disparaîtront avec cette collusion … //

… Approfondir la démocratie:

Les Romains conquirent le cœur de leur empire naissant en une cinquantaine d’années. A la question que Polybe, l’historien grec, se posait de savoir ce qui expliquait leur extraordinaire succès, il répondit: la constitution de la jeune république. Par elle, les destinées de Rome et du peuple étaient liées. Cette communauté d’intérêts, c’est-à-dire ces droits et ces devoirs qui lient un peuple à la nation, assurait son succès.

Il en va de même des Etats-Unis. John Adams et Thomas Jefferson, les deux principaux rédacteurs de la constitution américaine, s’attachèrent à concilier deux objectifs en apparence contradictoire: créer un Etat fédéral fort capable de protéger les treize colonies des convoitises européennes, et défendre le citoyen contre ce même Etat susceptible d’abuser de son pouvoir. Ils y parvinrent par l’application de deux principes: le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la séparation des pouvoirs.

Lorsque de Gaulle demanda à Michel Debré de rédiger la Constitution de la Vème République, il souhaitait un instrument à sa mesure lui permettant d’asseoir son autorité pour restaurer le prestige de la France. Par son éducation et son expérience, il connaissait deux formes d’organisation: l’Eglise et l’armée, l’une et l’autre autoritaire et hiérarchisée. L’influence de ces deux modèles sur la constitution est patente. On y retrouve une concentration des pouvoirs entre les mains du président. Son texte contredit ses principes fondateurs.  Alors qu’elle déclare être un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (art. 2), les nominations aux emplois civils et militaires qu’elle autorise au Président de la République, directement ou indirectement, excèdent celles du Président des Etats-Unis. Elle renforce ainsi la nature technocratique du pouvoir.

De Gaulle n’ignorait pas que pour assurer la grandeur du pays, il lui fallait l’adhésion profonde des Français, mais militaire dans l’âme, obsédé par le prestige de la France il retint entre ses mains une partie du pouvoir qui appartenait au peuple pour le confier à la nomenklatura. Il n’atteint donc que partiellement son but. Le prestige de la France fut restauré mais pas sa puissance. La communauté d’intérêts est imparfaite. L’équilibre entre droits et devoirs n’est pas atteint. En conséquence, le dynamisme des Français, c’est-à-dire leur capacité à s’investir quel que soit leur domaine d’activité en souffre. Ils sont frustrés et la France reste très en deçà de son potentiel dans tous les domaines: scientifique, culturel, militaire, économique, etc. Ainsi, sommes-nous toujours restés derrière l’Allemagne. La régionalisation mise en place progressivement à partir de 1972 et formalisée par l’élection au suffrage universel direct des conseillers régionaux à compter de mars 1986 a quelque peu desserré l’étau mais n’a pas fondamentalement changé la constitution. Les réformes Raffarin et Fillon sont des demi-mesures votées presque à regret par la droite et rejetée par la gauche.

L’avenir est dans un projet à construire et non dans un illusoire retour sur le passé. Et pour cela, cessons “d’emmerder les Français”, comme le conseille Thierry Desjardins, oublions “l’illusion jacobine”, comme nous le demande Edouard Balladur. “Approfondissons la démocratie”, comme nous le conseille Raymond Boudon. Libérons les forces vives de la nation. Brisons les chaînes qui entravent l’action. Supprimons les Grands Corps d’Etat, comme l’ont suggéré plusieurs corpsards et non des moindres. Exigeons des hauts fonctionnaires qu’ils prêtent serment à la République. Otons le pouvoir à une nomenklatura illégitime qui étouffe la France. Desserrons l’étau dans lequel elle enferme les citoyens pour mieux les contrôler. Equilibrons les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Donnons à la France une structure fédérale – facteur de dynamisme comme le montre les exemples américain, canadien ou allemand. Répartissons les pouvoirs sur trois échelons: central, régional et communal. Faisons plein usage du droit à l’expérimentation. Prenons nos destinés en mains. Alors, peut-être ces grèves qui font du tort à la France cesseront-elles? (texte entier et Notes 1 – 8).

Link: A voir sur le meme site: Parité du pouvoir d’achat et big mac index”, par Jean-Pierre Dumas, Oct. 22, 2010.

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